Interview: Christian Rauth

Interview: Christian Rauth
1 avril 2011 par Samuel
Christian Rauth revient sa carrière d'écrivain et notamment sur son roman Fin de Série. Une plongée littéraire dans un monde que l'auteur connaît bien : celui du cinéma.

Christian, si vous deviez vous présenter en quelques mots ?
Pour paraphraser Antoine Blondin: je ne suis pas qu’un un acteur qui écrit… Je suis peut-être un romancier qui joue.
Cela dit, j’ai commencé (il y a bien longtemps) par pratiquer mon métier d’acteur. D’abord pour le théâtre.. J’ai monté ma propre compagnie théâtrale en 1975, avec laquelle j’ai produit, joué et mis en scène une quinzaine de pièces contemporaines. C’est dans cette période que j’ai commencé à écrire professionnellement, en adaptant pour la France une pièce d’un auteur québécois Jean Barbeau, intitulée Ivre pour Vivre (Tout un programme…)
Dans les années quatre-vingt, j’ai débuté comme acteur au cinéma et à la télévision, sans négliger mes activités d’écritures.
Durant cette vingtaine d’année de tournages intensifs, j’ai créé deux séries en tant que scénariste (Les Monos et Père et Maire), écrit quelques scénarios pour le cinéma (Dont Omnibus) et publié mon premier roman, un Poulpe, intitulé La Brie ne Fait Pas le Moine.
Aujourd’hui, je continue à tourner, mais de façon plus épisodique afin de préserver mon travail d’écriture. Je viens de publier mon deuxième roman: FIN DE SERIE.

Ce roman fait d’ailleurs référence à l’univers du cinéma. Comment est-il né ?
Le livre est né d’une expérience vécue assez traumatisante. Dans un salon du livre j’ai vu une star invitée à dédicacer son livre, humilier publiquement un ami organisateur du salon qui pourtant avait tout fait pour que les choses se passe bien. Mais “bien”, n’était pas assez pour ce monsieur, il lui fallait beaucoup plus. Cette vedette avait perdu ce que j’appelle “le sens commun”. De là l’idée d’écrire une histoire qui tourne autour de l’humiliation et de la vengeance. Puis m’est venu l’idée de ce faux flic et ce vrai flic, qui forment dans le roman un duo impossible. Seule la naissance de leur amitié permettra de dépasser le clivage. Enfin, j’ai placé cette histoire dans le monde de la télévision et des tournages… Que je connais bien. Le lecteur découvrira ce qui se passe derrière le décor. Et ce n’est pas triste…

Comment construisez-vous un roman comme Fin de Série ? J’imagine que ça passe par plusieurs phases de travail ?
Avant de commencer à écrire, je dois avoir l’élément déclencheur (en terme de scénario), en l’occurrence pour Fin de Série: la scène de meurtre du début et ses protagonistes principaux.
Je dois aussi avoir une vision la plus précise possible du caractère de mes deux héros principaux et du coupable.
Dans le cas de Fin de Série j’ai choisi également de créer une fausse piste. A supprimer l’exécuteur du meurtre n’est que le bras armé du coupable. Je prends des notes circonstanciées sur la méthode de travail du tueur. Cet exécuteur doit organiser le crime parfait… Enfin presque.
Quant j’ai tous ces éléments, j’écris une biographie très précise de mes personnages principaux. C’est un élément essentiel de mon boulot. Je dois tout savoir d’eux, de leur naissance jusqu’à leur apparition dans l’histoire.
Quand je connais parfaitement mes personnages (ou presque, car ils vont me surprendre), je commence à écrire.
A la moitié de l’histoire, j’arrête. Je laisse reposer.
Avant de reprendre, j’imagine l’arche dramatique qui va me mener à la fin du livre car j’ai tout de même une idée assez précise de la fin de l’histoire. Et je reprend mon travail plus tard, en en supprimant le superflus de la première partie.
Une fois la première version du roman achevé je laisse reposer.
Je relis quelques semaines plus tard avec un œil neuf. Et je deviens mon pire critique… Je piste les incohérences de l’enquête, j’enrichi mes personnages de caractéristiques plus fortes, je les laisse s’épanouir, et j’ose encore ce que je n’avais jamais osé.
Puis je laisse reposer à nouveau.
Ma troisième version se concentre sur le style. En tant que lecteur, pour moi une bonne histoire sans style, c’est un véritable pensum… Le style c’est le mouvement du livre, c’est la dynamique des sentiments. J’y passe un temps considérable…
Voilà à peu près ce que je peux dire de ma méthode de travail. Elle ressemble sans doute à celle d’un cuisinier: il ne suffit pas de créer un plat… Il faut laisser du temps aux saveurs de s’épanouir.

Comment trouvez-vous cet élément déclencheur, celui qui fera la genèse d’un roman ? En d’autres termes, quelles sont vos sources d’inspiration ?
L’ élément déclencheur ? C’est l’incident vécu, et qui vous met en alerte.
En l’occurrence, pour Fin de Série, ça a été cette humiliation en public. Je me suis dit qu’il fallait que je parle de cette honte d’être contraint d’accepter l’inacceptable, parce qu’on a en face de soi quelqu’un qui a le pouvoir… A partir de là, il faut mettre le sujet en branle à l’intérieur d’une histoire où tout est à inventer.
Pour mon premier roman La Brie ne Fait pas Le Moine chez “Baleine- le Seuil”, ça a été l’affaire Dutroux en Belgique. J’avais été particulièrement choqué, ému, révolté par la souffrance de ces enfants innocents… Je me suis dit qu’il fallait parler de ça, d’une façon métaphorique, certes, mais en parler.
Pour mon prochain roman, l’incident déclencheur c’est la trahison. Trahison amoureuse, amicale, peut importe. L’essentiel est de comprendre comment quelqu’un peut trahir la confiance d’un ami, une amoureuse, d’un enfant? C’est un mystère.
Quant aux sources d’inspirations, elles sont multiples, naturellement. Mais si je devais en choisir une, c’est l’émotion. Qui dit émotion, dit réaction. Et je réagis en écrivant.

Quels sont pour vous les ingrédients d’un bon roman ?
Le style. Un écrivain, c’est un style. On doit pouvoir deviner l’auteur à son style. Sans style, le roman n’est rien. On pourrait presque faire des dégustations à l’aveugle, comme pour le vin, pour deviner un auteur. Qui ne reconnaîtrait pas, à travers une page de leurs livres: Westlake, Audiard, Céline, Albert Cohen, Balzac, Tom Sharp, Alphonse Boudard, Simenon et j’en passe? Je recommande vivement à ce sujet, un petit livre désopilant sorti récemment et qui s’appelle “Les Rillettes de Proust” de Thierry Maugenest, très instructif pour qui veut comprendre ce qu’est le style.
Enfin, la construction: le lecteur ne doit pas s’emmerder. Donc, pas de complaisance! On pense à lui! On essaie de ne pas lui infliger ses états d’âmes pour le plaisir d’en parler. Il faut enrober tout ça avec malice. Ça demande du boulot pour arriver au “turn the page”, comme disent les américains.
Moi j’aime cette citation de Jules Renard: écrire est une façon de parler sans être interrompu… C’est un privilège de parler sans être interrompu, mais le revers de la médaille, c’est que le lecteur peu interrompre sa lecture… Alors il faut tout faire pour qu’il reste en éveil.

Avez-vous des projets en cours ?
Oui. Mais je n’en parle pas… Superstition quand tu nous tiens!

Des coups de coeur cinématographiques et littéraires ?
Mais mon dernier beau voyage, je l’ai fait avec un film espagnol incontournable: Yo tambièn. Un sujet sur le handicap. Drôle, gonflé, touchant, acteurs exceptionnels, scénario remarquable, dialogues parfaits. Et pas du tout politiquement correct, ce qui ne gâche rien avec un sujet pareil.
Quant au dernier polar, je dirais Le Cul des Anges de Benjamin Legrand, publié au seuil je crois. Un beau roman, bien tricoté, avec des personnages hauts en couleur. C’est important qu’on soit en empathie avec les personnages. J’ai aussi énormément aimé Photo Finish, de Tito Topin. Un roman bouleversant. Il y a aussi la découverte récente d’un roman d’Eric Yung: La tentation de l’Ombre. Magnifique! Sinon, je ne me lasse pas de Wilt de Tom Sharp, que je relis dès que je n’ai pas le moral.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui aimerait prendre la plume ?
Pour avoir quelque chose à raconter, il faut avoir vécu, bien ou mal, mais vécu. Il y a trop d’auteurs qui enfilent les perles, en se regardant le nombril.
Après, on peut relire mes réponses sur les ingrédients d’un bon roman. Enfin, il faut accepter d’écrire tous les jours, de se tromper et de ne jamais renoncer. Allez au bout! Faire et refaire. Faire et défaire. L’écriture doit être une impérieuse nécessité. Ecrire n’est pas un hobby, une distraction. C’est un moyen de ne pas étouffer sous la connerie humaine.

Merci à vous Christian d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions.
Ce fut un grand plaisir.Le plaisir est pour moi, surtout quand je peux partager cette passion. C’est ce que fait admirablement un garçon comme Gérard Collard, de la Librairie La Griffe Noire. Je ne dis pas ça parce qu’il a dit des choses merveilleuses sur Fin de Série dans sa chronique télé sur LCI et la Cinq. Enfin… Un peu quand même… Soyons honnête…

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