Interview: Benoit Séverac
Benoît Severac, si vous deviez vous présenter en quelques mots ?
Argh, je déteste cette question.
Est-ce que ça peut le faire comme réponse ? Nâaan, je suppose que non…
Bon, alors allons-y. Partons du principe béhaviouriste selon lequel on se définit par ce que l’on fait, pas ce que l’on dit. Qu’ai-je fait ce matin ?
- levé 5h30 (insomniaque).
- mailé jusqu’à 6h00 (importance de l’amitié ou de l’amour)
- regardé un dvd de »The wire » en VO, dur à suivre avec tout cet argot de Baltimore (angliciste, mais plutôt GB que USA ; prof d’anglais pendant la journée)
- écrit, corrigé la première version d’un manuscrit (auteur de romans noirs ; écrivain la nuit)
- cuisiné une ratatouille pour mes enfants (importance de la gastronomie)
Il est midi trente à l’heure où je réponds à ce questionnaire, j’en suis là. Je surveille ma ratatouille du coin du netbook.
Vous êtes l’auteur de deux romans parus aux éditions tme : Les chevelues (2007) et rendez-vous au 10 avril (2009). Pourriez-vous nous présenter ces deux ouvrages ?
Les chevelues (tme, 2007), grand prix littéraire de la ville de Toulouse en 2008, Premier prix littéraire de la ville de Saint-Lys en 2008, prix Calibre 47 de Polar’Encontre en 2009, traduit aux USA pour le compte d’Enigma Books sous le titre Pax Romana, est un polar antique ou gallo-romain, sous Auguste. C’est l’histoire d’un tueur en série qui dégomme les aristocrates romains de Lugdunum Convenarum (actuelle St-Bertrand-de-Comminges dans les Pyrénées). Une tragédie grecque, un roman épique, écrit dans un style très moderne, mais très documenté (un travail d’auteur de polar, pas d’historien cependant). On est pris par l’enquête, on adore les personnages (tout en nuances, loin des clichés « gentil versus méchant ») pleins de sentiments contradictoires et complexes, les relations de pouvoir entre occupant et occupé, entre hommes et femmes, jeunes et anciens… et en même temps, sans s’en apercevoir, on apprend plein de trucs sur la période.
Rendez-vous au 10 avril (tme 2009), prix Mémoire d’Oc 2009 décerné par la CRAM, sélection officielle Cognac 2009, dans la programmation du Marathon des Mots de Toulouse en 2010, est beaucoup plus roman noir que polar. Toulouse 1921, sur fond d’enrichissements personnels, de délits d’initiés, de magouilles entre notables toulousains, l’inspecteur qui enquête sur un meurtre déguisé en suicide à l’école vétérinaire de Toulouse, va être le porteur du véritable propos du roman : à savoir, le sacrfice des poilus qui sont revenus soi-disant « entiers » de la guerre, qui n’ont pas eu droit aux honneurs ni au titre de héros puisqu’ils ne sont pas morts ou n’ont pas été mutilés dans les tranchées, et dont on a nié le traumatisme psychologique. L’inspecteur est un de ceux-là, il trimballe son cynisme et son dégoût tout le long du roman, il n’a plus rien à perdre, mais il lui reste sa conscience et il va se payer un baroud d’honneur en faisant un pied de nez à son administration qui veut qu’il remettre le couvercle sur une affaire qu’il soulève sans le vouloir.
On en profite pour découvrir Toulouse au moment de l’arrivée du jazz, du cinéma projeté en public, des voitures à moteur etc.
C’est un roman qui a eu un beau succès de bouche-à-oreille, à tel point que pendant deux semaines, il a été dans les trois premières ventes de romans dans quatre des plus grosses librairies de midi-pyrénées, devant Dan Brown je crois à moment donné !
Votre écriture est donc très historique. C’est également vrai pour votre prochain roman me semble-t-il. Comment expliquez-vous cet attrait pour le passé ? Féru d’histoire ?
Mon prochain roman (fingers crossed, il n’est pas encore fini) est un polar préhistorique… Je suis parti de l’évidence qu’il y avait déjà des gentils et des méchants (je caricature évidemment, il y avait surtout des combats pour la survie), des luttes pour le pouvoir, des dominants et des dominés. Tous les ingrédients d’un bon polar étaient déjà en place, mais ça a déjà été fait. Cette idée n’est pas nouvelle. J’ai donc essayé d’imaginer (contre l’avis des philosophes qui admettent que jusqu’au Grecs, l’autre était un barbare) une conscience humaniste. Ainsi, j’ai créé un héros doté d’une vision supérieure de la race humaine, pour lui donner une profondeur que nous n’imaginons que rarement lorsque nous faisons référence à la préhistoire. En effet, en général, nous nous arrêtons à cette vision de « survie, lutte, domination, adaptation etc. » J’ai souhaité adopter un autre angle, un autre postulat, pour rendre hommage à nos ancêtres qui ont aussi exprimé des choses par la peinture et la gravure, ou encore la sculpture, dont nous devons nous contenter d’imaginer la véritable signification.
Pour autant, écrivain de romans noirs historiques exclusivement ? Non. J’ai aussi sur le feu un roman jeunesse contemporain, et d’autres projets en cours de réflexion, contemporains également.
Féru d’Histoire ? Même pas. Disons que lorsqu’on s’intéresse à l’être humain, on s’intéresse nécessairement à son passé et à tout ce qui peut expliquer ce qu’il est aujourd’hui.
Comment l’écriture est-elle arrivée dans votre vie ? Est-ce un rêve de gosse qui dormait depuis longtemps ?
L’écriture a toujours été là. Je me souviens de la jouissance que ça a été de découvrir son apprentissage à l’école, de lire un dictionnaire, d’écrire des trucs sur tous types de supports. Je pensais que c’était « normal », que tout le monde ressentait cela, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que j’avais un rapport privilégié avec l’écrit. Sinon, ma première production (celle dont je me souviens en tout cas), remonte à mes dix ans, sous la forme d’un carnet de bord que mon grand-père m’avait demandé de tenir pour relater toutes les visites que je faisais lors d’un séjour chez lui à Paris, au cours duquel je découvrais la capitale pour la première fois. Lui était cévennol mais prenait ses quartiers d’hiver à Paris. Il connaissait bien donc, et m’a fait voir tout ce qu’il fallait voir en une quinzaine de jours, mais il voulait aussi que je rende compte de ma journée, tous les soirs ; ou qu’il reste une trace de tout cela, et de préférence avec force détails, dans un vocabulaire riche et approprié. Je râlais, parce que ça faisait « devoir de vacances », mais il était cévennol, je l’ai dit, ET protestant… ça en faisait un double pas-marrant, avec un sacré sens du devoir et de la notion de plaisir dans le travail. Je râlais donc, mais à la fin du séjour, j’avais produit quelque chose d’assez abouti et épais pour séduire mon instit’ qui l’avait lu à mon retour et m’avait complimenté. C’était la première fois que je réalisais qu’on pouvait avoir ce plaisir dans la contrainte, et que ce que j’écrivais pouvait plaire.¨
Quand vous dites « sérieusement », cela signifie que vous vous imposez un rythme de travail ? Vous obligez-vous à écrire un certain nombre d’heures chaque jour ? Comment procédez-vous ?
Je ne m’impose rien, je ressens le besoin d’écrire tous les jours. Je suis malheureux quand je ne peux pas le faire. C’est presque dans l’autre sens qu’il faudrait dire les choses : j’essaie de ne pas consacrer trop de temps à cela. Je dois faire attention de ne pas traiter le reste par dessus la jambe.
Concrètement, j’ai un boulot pendant la journée, des gamins à gérer en fin de journée, j’écris donc le soir ou la nuit. Je dors peu, ça aide. Je ne regarde pas la télé, c’est un « plus » également. Mon rythme est probablement de deux à trois heures d’écriture par jour pendant la semaine, avec une nette tendance à ne penser qu’à ça le reste du temps. J’écris davantage les weekends et pendant les vacances.
Ce que je voulais dire par « sérieusement », c’était ça (le temps consacré), mais aussi « avec des arrière-pensées éditoriales », avec l’envie d’être publié et donc lu par des lecteurs en dehors de mon périmètre familial.
Une « écriture très documenté » pour Les chevelues, le Toulouse des années 1921 pour Rendez-vous au 10 avril et maintenant un polar préhistorique. Ce travail d’écriture doit être accompagné d’un énorme travail de recherche. Comment vous y prenez-vous ? Tout se fait avant d’attaquer le corps du roman ?
Énormément de rencontres avant l’écriture, oui, de lectures, de témoignages recueillis, de recherche sur internet…
Je pars avec une idée de lieu et d’époque, une vague idée de l’intrigue ou de l’histoire, et je commence la phase de documentation. Elle nourrit mon synopsis presque autant que mon imagination pure. Il y a des scènes entières que je dois à la simple découverte d’un lieu, ou d’une anecdote dans mes lectures ou mes rencontres.
Pour « Les chevelues », j’ai passé plusieurs mois à ne faire rien d’autre. Je n’écrivais quasiment plus.
Pour « Rendez-vous au 10 avril », c’est un peu différent. Je travaille à l’école vétérinaire de Toulouse, et c’est là que se déroule une partie de l’histoire. J’ai eu accès à certains documents et témoignages plus facilement que pour d’autres domaines ou périodes. Je me suis beaucoup inspiré de personnages et de modes de fonctionnement de l’école, et de son histoire que je connais un peu. Je suis aussi très familier de ses codes, usages, rites… après 11 ans passés à y enseigner l’Anglais.
Encore une fois, je ne suis pas historien. Je travaille donc essentiellement à partir de sources secondaires, pré-mâchées, vulgarisées. Le net est excellent pour cela. Je m’intéresse principalement aux anecdotes et aux petites gens, à la petite histoire, aux détails de la vie quotidienne. Je suis soucieux de ne pas commettre d’anachronismes, mais je prends beaucoup de libertés par rapport à la « vraie » Histoire. Je n’écris pas des choses qui se sont passées, mais qui auraient pu se passer.
Quels sont vos derniers coups de coeur littéraires et cinématographiques ?
Récemment, j’ai adoré « Monsieur Madone » de Maïté Bernard (ed. Le Passage). Sinon, j’ai lu « Une petite histoire du roman noir » de JB. Pouy, que j’ai trouvé vraiment bien, dans un style très différent.
Je ne regarde pas la télévision, mais je vais au cinéma et je regarde des dvd. J’ai trouvé « Tournée » très bien, très touchant, très vrai. En dvd, on m’a récemment offert « Across the universe » qui revisite les chansons des Beatles de façon intelligente et pertinente.
Un conseil à donner à de futurs écrivains en herbe ?
Un conseil ? Houla, le jour où j’aurai un conseil à donner, il faudra m’achever.
Alors je vous laisse au moins le mot de la fin.
Le dernier mot, je le laisserai à Pétrucciani dont j’adore la réplique à la question « D’où vous vient ce talent ? » Il répondait (de mémoire) : « Le seul talent que j’aie, c’est de pouvoir rester quatorze heures par jour devant mon piano, et ce, tous les jours. Quel que soit votre talent au départ, si vous pouvez tenir ce rythme pendant des années, vous deviendrez virtuose. »
Je ne sais pas si c’est vrai, mais l’inverse l’est : si vous ne travaillez pas dur, quel que soit votre talent, vous ne serez pas virtuose.
Finalement, le dernier mot répond à la question précédente.
Merci à vous Benoît, ce fut un réel plaisir. On se dit à bientôt pour un petit voyage préhistorique ?


Ajouter un commentaire