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Dimanche, 3 avril 2011

C’est avec la plus grande humilité qu’Aurélien Molas se prend au jeu de l’interview pour notre site. Il revient sur la genèse de la onzième plaie et sur les étapes de sa vie qui l’ont poussé à se plonger dans l’univers de l’écriture. Un échange riche et passionnant avec un auteur fascinant que je vous recommande chaudement.

Aurélien, si tu devais te présenter en quelques mots ?
Biberon et primaire
Je suis né le 4 octobre 1985 à Tarbes, ville triste et grise, touchée de plein fouet par le chômage, et ressemblant à s’y méprendre à une ville du nord implantée de force sous le soleil du sud.
Je grandis entre la montagne et l’océan et suivit à la lettre le programme de tout bon enfant du pays : école, surf et ski. Voyant peu mes parents et n’ayant ni télévision, ni console de jeu, je meublais le reste de mon temps libre avec des livres et des Lego, m’amusant à faire vivre à mes jouets les aventures que je lisais, essentiellement les mythes et légendes de tous les pays, et montrais un engouement immodéré pour les récits apocalyptiques scandinaves.
Vers mes huit ans, je gribouillais mon premier texte, quatre pages bancales, à l’orthographe franchement hésitante, relatant l’existence d’une tuile soumise aux intempéries. L’idée m’était venue durant une semaine de chasse aux pleurotes, quelque part au cœur du Gers. Voilà pour les débuts. Rien de bien glorieux, mais je découvris à cette occasion des plaisirs qui ne m’ont plus quitté, ceux des mots, de la narration et des champignons.

Indiscipline et collège
Les années passant, je continuais à scribouiller de petits textes et entrais sans heurt au collège. Autant que je m’en souvienne, je lisais de plus en plus pris d’une fringale de lecture qui me fit découvrir Kafka, Zweig et Salinger.
Vers douze ans, soumis à une poussée de croissance brutale qui me fit franchir la barre des un mètre quatre-vingt, j’entrais de plein fouet dans l’adolescence. En l’espace de quelques mois, le bon élève discipliné se métamorphosa en un élève chahuteur, bagarreur, bouillonnant de testostérone.
Résultat, je passais mes mercredi après-midi en retenue avec mon meilleur ami à discuter (dans l’ordre de préférence) des filles, des films qu’on avait pas le droit de voir (Orange Mécanique, Salo ou les 120 jours de Sodome etc…) et des romans qu’on avait pas le droit de lire (American Psycho, Justine etc…). Nous passions ensuite des heures à imaginer ce que ces ouvrages pouvaient contenir de si horrible, de si fascinant pour nous être formellement interdits. Nous élaborions des scénarios alimentés par les faits divers qui entachaient les gazettes, par les légendes urbaines que « les grands » nous racontaient et je rédigeais nos élucubrations sous la forme de petites nouvelles. Ces discussions enflammées brisaient la quiétude douillette de la salle d’étude et nous valaient (avec un systématisme horripilant) d’être collés la semaine suivante.
Durant cette période collégienne, je fis deux rencontres qui d’une certaine manière ont déterminé mon parcours. La première fut avec une professeur de français qui dispensa des conseils éclairés sur mes lectures. Je me plongeais à corps perdu dans le Voyage au bout de la nuit et éprouvais tout un panel de sensations paroxystiques, une série d’uppercut à l’estomac avant le knock-out final. A la fin de ce roman, quelque chose en moi avait changé.
La seconde rencontre clé fut plus abstraite et se passa dans le silence d’une salle obscure lors de la projection du film l’Anguille de Shoei Imamura. Véritable claque cinématographique, je sortis de la séance avec une conviction profonde : je ne serai ni avocat, ni notaire, ni médecin, je serai réalisateur et, allez soyons fou, écrivain .

Trou noir et lycée
Armée de certitudes et de rêves concernant mon avenir, j’entrais en seconde. Cinéphile boulimique, je regardais deux à trois VHS par jour et avec l’aide de camarades de classe, nous montâmes un cinéclub. A cette occasion, au cours d’une conférence qu’il animait, je fis la connaissance de Jean Douchet qui allait au fil des ans être un mentor, puis un ami.
Mon existence bascula à la fin de la première. Je me retrouvai témoin malgré moi d’un fait divers sordide, noir comme la suie, qui allait me hanter durant de longues années. Je découvris une réalité effrayante et somme toute banale, celle des commissariats et des tribunaux.
Dans l’attente du procès auquel je devais témoigner, je m’abrutissais dans la lecture et le cinéma, seuls échappatoires. Durant l’été, j’enchaînais les petits boulots pour tenter de meubler mon existence d’expériences et maintenir loin de moi les soucis. Je fis la plonge, appris à faire des salades césar, castrai le maïs et assistai le projectionniste d’un vieux cinéma. Bien que je ne considère pas mon rapport à l’écriture comme un exorcisme, cette période de ma vie a sans doute influencé mon besoin d’inventer des univers noirs, réalistes, où les personnages sont habités par leur passé, pourchassés par des fantômes, mais je reste bien incapable de dire dans quelle mesure.

Les années folles et la faculté
Le BAC en poche, je décidai de quitter la France pour quelques temps et, mettant de coté mes aspirations à faire des films, entrai en faculté de droit à Madrid. Mon niveau d’espagnol posant quelques problèmes de compréhension et le droit n’éveillant en moi qu’un intérêt mesuré, j’occupais mon année à explorer les musées et les discothèques madrilènes, tout en bossant à Télé Madrid comme public d’émission TV (boulot oh combien enrichissant…).
Dans ma chambre de bonne avec vue sur les bouches d’aération, je découvris le Grand nulle part de James Ellroy, la Geôle d’Hubert Selby Jr et les Rivières pourpres de Jean-Christophe Grangé. Trois romans qui allaient me faire tomber éperdument amoureux de la littérature noire.
Suite à un échange épistolaire avec Jean Douchet, j’acquis la conviction que je devais partir à Paris au plutôt. L’entrée à la FEMIS nécessitait une licence, j’aimais les musées, j’entrais donc à l’Ecole du Louvre. J’eus la chance de rencontrer le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma qui pour éprouver mes capacités critiques m’envoya assister aux projections de presse.
Je rencontrais Barbet Schroeder qui parvint sans mal à me convaincre qu’il fallait à tout prix que je tourne un court-métrage. J’écrivis un scénario fortement inspiré de Larry Clark et de mes souvenirs lycéens, fondai une association et me débrouillai en quatre mois pour réunir un budget. Trois jours de tournage dans la piscine municipale de Tarbes et j’avais mon premier film. La désillusion vint au montage. La lumière était sale, saturée, bref soixante-dix pour cent des rushes étaient inutilisables.
Dépité, j’écrivis une nouvelle inspirée du scénario et l’envoyai à tout hasard au Prix du Jeune Ecrivain. Quelques mois plus tard, j’appris que ce texte avait été retenu. Dans la lancée, j’écrivais un autre texte pour un concours de nouvelles policières. J’eus l’agréable surprise d’être à nouveau lauréat. Je décidai de rédiger une version longue de cette nouvelle (ce qui deviendra La Onzième Plaie)
En parallèle, je commençais à travailler avec André Téchiné sur des petites retouches de son scénario La Fille du R.E.R., puis sur un nouveau scénar qui se déroulait à Venise. Entre-temps, j’avais terminé la V1 de la Onzième Plaie.
Mes proches m’encouragèrent, et après des corrections, je décidai de tenter le tout pour le tout, advienne que pourra. J’envoyais La onzième plaie à deux maisons d’édition et, la trouille au ventre, croisais les doigts.
Premier contact téléphonique avec La Série Noire et Aurélien Masson, puis ce fut au tour d’Albin Michel de me contacter.
La suite, vous la connaissez!

La onzième plaie est donc parue en Février 2010. Revenons un peu sur la genèse du livre. D’où t’es venue cette idée ?
La genèse de La Onzième Plaie remonte à Électricité Statique, nouvelle qui avait été primée et qui mettait déjà en place les personnages de Broissard et de Léo (le narrateur dans ce texte) (Cette nouvelle est à découvrir par ici). Un ami m’a poussé à me lancer dans une version longue de cette nouvelle.
Pourquoi pas?, me suis-je dit en commençant à écrire un manuscrit qui allait devenir avec les années le roman que tu as lu.
Ne sachant pas trop comment m’y prendre pour écrire un roman, j’ai beaucoup étudié les auteurs que j’affectionne. J’ai décortiqué les structures narratives, les techniques, le choix du temps, l’importance des décors et des dialogues etc… Pour ce faire, je faisais des fiches sur les bouquins pour essayer de comprendre ce qui pousse à tourner les pages ? Pourquoi est-on happé dans une histoire au-delà du sujet, du style et de la puissance d’écriture? Bref j’ai tenté de découvrir comment on façonne le squelette d’un roman. Je dois ainsi remercier un site proprement génial: Polars Pourpres. Son créateur, Nicolas Trenti a eu la bonne, que dis-je l’excellente idée de mettre en ligne l’ossature des romans de maître Grangé. Quel meilleur outil existe-t-il pour un débutant que d’avoir accès aux nombres de pages par chapitres, aux points de liaisons des intrigues, à la rythmique des parties d’un des grands du thriller?
Mais à la fin de ces recherches, restait un problème de taille à surmonter: la technique ne fait pas forcément un bon roman.
Il y a bien sûr le talent, mais ça, à moins de traîner des chevilles grosses comme des poutres, c’est difficile d’admettre qu’on en a, alors quoi ? Quel secret d’alchimiste différencie un bon manuscrit d’une bouse?
C’est alors que j’ai découvert une clé utilisée par la quasi-totalité des auteurs que je lis. Une clé qu’en tant qu’apprenti écrivain on néglige trop souvent, et cette négligence nous pousse à commettre l’erreur fatidique qui à mon sens fait qu’une maison d’édition refuse un manuscrit, ou que le lecteur n’y trouve as son compte : celle de ne pas différencier ce que l’on est en tant qu’individu et ce que l’on écrit. (ce qui fait très pontifiant rédigé comme ça!)
Mais je crois que cette différenciation joue un rôle capital ; pour ma part, elle m’a obligé mettre mon ego dans un tiroir, d’y empiler dessus des écrivains poids lourds genre Shakespeare, Cervantès et Rimbaud, et à me tourner vers le lecteur, à le prendre en considération dans le processus de conception et d’écriture de ce premier roman.
Certains écrivains prétendent qu’ils n’écrivent pas pour le lecteur, mais alors à quoi bon écrire? Un lecteur dépense de l’argent et prend du temps pour parcourir un ouvrage, alors si on ne pense pas à lui, si on ne désire pas le surprendre, lui procurer des sensations et des émotions fortes, qu’est-ce qu’il lui reste? Du papier et un porte-monnaie plus léger?
Ne pas respecter le lecteur, c’est du vol! et j’affirme que c’est un foutu manque d’intégrité (je parle en connaissance de cause, étant boulimique de lecture et de nature curieuse je me fais avoir ou entuber, ça dépend du degré de filouterie des éditeurs, bien trop souvent).
Une fois cette fameuse « clé » assimilée, j’ai écrit mon histoire, cherchant toujours à créer ce sentiment de plaisir que j’avais eu à la lecture de nombreux polars.
La vraie difficulté durant cette phase d’élaboration et de rédaction fut d’arrêter de me dire que je n’apportais rien de nouveau sous le soleil et que probablement ces heures de labeur ne déboucheraient sur rien d’autres que des lettres de refus des éditeurs et des silences polis, mais compatissants, de la part de mes proches. A ça, venait se surajouter tous les délires qui polluent le net, comme quoi l’édition c’est une mafia, les grosses maisons ne lisent pas les manuscrits envoyés par des inconnus, faut être une bimbo et coucher pour être publié (j’étais sacrément mal barré), si t’es pas « fils de », ben, c’est dommage pour toi mais ton texte tu peux te le mettre sur l’oreille, et autres carabistouilles pour reprendre un mot que j’aime bien.
Pourtant restait vissée dans mon crâne, cette question aussi simple qu’un titre de Musso: « et merde, pourquoi ça marcherait pas? »
Au point final de la V1, je me suis mis à l’étape la plus astreignante: les corrections. J’ai relu et relu et relu encore et encore ce que j’avais écrit, j’ai corrigé, coupé des chapitres entiers, remodelé l’intrigue, j’ai fluidifié l’écriture, travaillé les liaisons entre les chapitres etc… Puis j’ai léché mon timbre, non sans croiser les doigts/toucher du bois/demander à la lune, et je suis allé rendre visite à l’ami de tous les écrivaillons en herbe: la Poste.

De quelle manière écris-tu ?
J’écris tous les jours, sauf le dimanche, de 8h30 à 19h sans petit-déjeuner et sans repas le midi. Avec ce rythme, j’essaie de forcer l’inspiration en quelque sorte, mais ce n’est pas tant elle qui m’obsède que la qualité d’une scène, son équilibre interne. J’ai toujours un temps d’avance sur ce qui va se passer dans le texte, mais je vois le livre comme une sorte de figure géométrique, un rubicube parfaitement assemblé (c’est très abstrait mais je n’ai pas d’autres images pour l’exprimer) et tant que je ne suis pas parvenu à restituer (pour moi) cette impression d’ensemble je sais que ce que j’écris est mauvais. Pour La Onzième Plaie, je n’y suis pas parvenu totalement, ce n’était pas aussi clair, mais j’y travaille pour le prochain!
Mes rituels sont simples: pas de musique, mon chat près de moi, des litres de coca et un paquet de cigarettes. Ce qui m’est indispensable, c’est d’avoir une dizaine de romans toujours les mêmes éparpillés sur mon bureau ( Céline, Zweig, Bernanos, Ellroy, Melville, King, Dostoïevski, Salinger, F.X Toole). Je ne les ouvre pas, mais je sais qu’ils sont là et que d’une manière ou d’une autre ils me guident.

Comment débutes-tu tes romans ? Cela passe-t-il par l’écriture d’une trame, d’un plan etc ? Ou une fois l’idée en tête, tu te mets directement à noircir le papier, retravaillant progressivement chacun des passages au fil des mots ?
Excellente question… Je débute toujours sans écrire, par une scène qui s’impose à moi, une scène qui est plus exactement une séquence de film que j’aimerai tourner.

Elle m’apparait chaque fois que je revois certains de mes films fétiches (des oeuvres de Fritz Lang et d’Orson Welles principalement, mais auxquelles s’ajoutent du De Palma et du Harmony Korine, parfois du Copola (le père, pas la fille et ses nymphettes tout droit sorties d’une photo d’Hamilton), du Murnau et du Michael Mann). Une fois que cette scène est vissée dans ma tête, je la complexifie et je la triture, et généralement c’est là qu’apparaisse en plus du décor et de l’action: mes personnages principaux et le contexte.
A partir de là, le gros du travail commence. Je le divise en plusieurs étapes que je note scrupuleusement.
La première: est-ce que le contexte me permet de traiter de la situation sociale, politique et économique de notre société? Je fais des listes et des listes de situations ou de sujets que j’intégrerai dans l’histoire quoi qu’il arrive. Sans un discours derrière, je ne vois pas l’intérêt d’écrire. En général, en faisant le tri, j’obtiens une dizaine de points que je mettrai dans le roman.
La deuxième étape: c’est de potasser des bouquins d’art et de photographies, pour isoler une trentaine d’oeuvres qui me serviront d’inspiration pour l’ambiance générale que je veux essayer de restituer. Pour la Onzième Plaie, j’étais obsédé par Turner, par Zurbaran, par Gregory Crewdson en photo, et par Soutine. Pour le prochain que je suis en train d’écrire, le choix est plus large, puisque je prends autant du Basquiat, que du Cézanne, que du Ernest Pignon Ernest, du Bosch, du Bruegel ou du Uccello. Je me contrefiche d’une cohérence dans ces choix, cette cohérence c’est au bouquin de l’apporter.
Troisième étape: à présent que j’ai l’ambiance et le contexte, je découvre les personnages (principaux, secondaires): leurs âge, leur gueule, leur petite faiblesse, leur passé etc… J’écris par le menu des fiches psychologiques de plusieurs dizaines de pages, je les dessine et puis je les laisse vivre dans ma tête en passant à l’étape suivante.
Quatrième étape: j’aime bien les grosses scènes spectaculaires, violentes, les séquences dans un film où on reste scotché sur son siège. J’en ai toujours une quinzaine qui me trottent dans le crâne. Alors je les note en imaginant comment mes personnages se débrouilleraient dans cette situation ; des fois ça fonctionne, d’autre fois ça sonne faux ou artificiel, du coup je rature.
C’est là que survient l’étape la plus importante: l’histoire et l’intrigue se mettent en place d’elles-mêmes, très progressivement (souvent sous la douche). Alors j’écris une trame, puis une autre, et les ambiances, plus les points de la première étape, viennent s’ajouter aux scènes.
Mais rien de tout ceci n’a de sens, si je ne me confronte pas à la réalité. Je pars donc enquêter, nourrir cette trame d’éléments concrets. Pendant un mois ou parfois plus, je passe quatorze heures par jour à fouiller, à interviewer, à vadrouiller, à recouper des infos… Ce qui est fantastique, c’est quand une personne que vous interrogez vous raconte une anecdote et qu’il y a cette petite lumière dans votre tête qui s’allume et que vous vous dites: voila la scène qui me manquait!
Bref, une fois cette cinquième étape terminée: j’attaque scolairement la mise au propre, en me demandant comment distraire le lecteur et rendre limpide cette histoire. L’intrigue s’enrichit de faux-semblants, de rebondissements, et se complexifie selon le déroulé que j’ai déjà préalablement travaillé. L’obsession à ce moment là, c’est de ne pas oublier que le lecteur est très malin et qu’il sait repérer les failles. Alors je peaufine le plan, je m’amuse à deviner ce que pense le lecteur et j’essaie d’anticiper sur lui.
Septième étape: la mise au propre est là, sous mes yeux, reste la partie technique du découpage. Chapitres, nombre de pages par chapitres, alternance des intrigues secondaires, équilibre des scènes, entrée-sortie d’un personnage dans une pièce, dans un lieu etc… J’essaie de trouver une fluidité, (je ne dis pas que j’y parviens mais du moins j’essaie).
Voila, une fois tout ça fait, je commence à écrire et je laisse vivre les personnages dans ce cadre précis. Le moment le plus angoissant et en même temps le plus merveilleux, c’est quand les personnages essaient de s’émanciper et prendre le large, et que de nouvelles scènes viennent enrichir le texte et lui donner plus de force, plus de rythme.

Quels sont tes projets en cours ?
Les projets en cours sont évidemment le roman sur lequel je bosse et qui puise toute mon énergie. Une fois terminé ce manuscrit, je risque si tout continue à bien se mettre en place de passer derrière la caméra pour réaliser une fiction de 30min. Mon agent a fait passer le scénar et il se trouve qu’il y a preneur, mais encore une fois, je suis quelqu’un de prudent et j’ai eu mon lot de désillusions (ce qui est obligatoire dans ces métiers, personne n’y échappe, il faut le savoir).
En ce qui concerne le roman, c’est un pavé qui se déroule en Afrique de 2006 à 2011. C’est un texte assez différent de La Onzième Plaie, il est beaucoup plus visuel et sensitif, plus psychologique aussi, il y a plus d’action et de scènes spectaculaires.
J’ai voulu pour celui-ci explorer des voies inhabituelles pour un thriller en conjuguant d’autres genres littéraires : l’épopée, le roman d’aventure, l’intimisme etc… Je voulais travailler sur quelque chose qu’on n’a pas l’habitude de lire, quelque chose d’un peu nouveau tant par l’intrigue que par les scènes qui se succèdent.
Mon obsession, c’est que le lecteur fasse une expérience sensorielle en l’ouvrant, qu’il soit immergé totalement dans le décor, dans l’ambiance, dans les odeurs et dans les émotions. J’ai aussi souhaité écrire sans me mettre d’entraves stylistiques, ce qui donne un texte plus littéraire, plus sensible.
Je prends un gros risque éditorial avec ce roman et le résultat sera là pour me dire si j’ai bien fait ou non…
J’espère que les lecteurs me suivront et accepteront de me prendre la main pour faire le voyage avec moi.

Tu as déjà eu l’occasion de travailler pour le cinéma me semble-t-il, notamment avec André Téchiné. Comment cela s’est il passé ?
Je suis venu sur Paris pour travailler dans le cinéma. J’ai commencé par écrire des piges, puis j’ai décidé de produire mon premier court-métrage vers 20ans. Je l’ai tourné mais le résultat étant décevant, j’ai préféré tourner la page.
Le virus m’a repris après avoir fait une apparition aux cotés de Gilbert Melki et de Grégoire Colin dans le long-métrage d’un ami. Je me lançais dans un tournage sauvage dans le métro, sans autorisation et sans un sous. Assurant moi-même le montage de ce court, je descendais à Dijon puisque la cinémathèque de Bourgogne me laissait gracieusement bidouiller les bancs de montage la nuit. C’est lors d’un trajet Paris-Dijon que j’ai fait la connaissance d’André Téchiné qui venait pour une rétrospective de ses films.
Peu de temps après au culot et avec le soutien de Jean Douchet j’ai demandé à bosser sur le nouveau film d’André La Fille du RER. On m’a mis au poste de consultant documentaliste.
Le boulot consistait à faire des recherches sur les incohérences du scénario. Et là, ben le destin m’a filé ma chance: il y avait à l’époque un problème d’articulation entre les deux parties du film. Dans la séquence de transition, l’avocat joué par Michel Blanc faisait un truc contraire à ce que doit faire un avocat dans ce type de situation.
C’était à la fois infime comme détail mais assez gros pour que j’attaque et saisisse ma chance. J’ai dit à André que le film ne tenait pas dans sa logique interne puisque reposant sur cette incohérence. Le lendemain je lui ai amené la séquence en question entièrement réécrite. C’est comme ça que j’ai débuté au poste de dialoguiste et que j’ai pu travailler sur le scénario dans son entier pendant trois mois.
André ayant été content de mon travail m’a imposé à son producteur pour que je sois le scénariste de son prochain film. Il existait une V1 écrite par l’écrivain Philippe Besson, mais André et lui étant brouillé j’héritais du bébé.
On m’a envoyé un mois à Venise pour écrire avec André une histoire de jumeaux dans le milieu de l’art contemporain vénitien.
C’est là que les choses ont très vite dégénéré. L’histoire ne me parlait pas, je n’y croyais pas une seconde, mais fallait bien bosser pour se nourrir donc je me suis attelé à la tâche.
Ce fut le mois le plus explosif, le plus long et le plus stressant que j’ai eu à vivre.
Si vous lisez le grand Laurent Scalese et sa très belle Cicatrice du diable, ce sera un aperçu correct de ce que j’ai enduré.
Une fois rentré à Paris, j’ai bossé encore un mois puis pouf! André a décidé d’abandonner le projet. Je me suis retrouvé sans source de revenus et au fond du trou professionnellement parlant. Mais j’avais un manuscrit à envoyer…

Quels sont tes derniers coups de coeurs cinématographiques et littéraires ?
Mes derniers coups de coeur cinématographiques: je crois que ce sera L’Avocat réalisé par Cédric Anger avec Benoît Magimel et Gilbert Melki, le film sort en janvier, mais j’ai eu la chance de le voir en projo VIP (ça se la raconte, n’est-ce pas?). Ce film est une vraie réussite que je vous conseille vivement!
Inception ne fut pas le chef-d’œuvre que j’espérais mais bon faut pas déconner certaines séquences sont des trouvailles de génie. Dommage que sur le fond Nolan confonde le rêve et sa structure avec l’imaginaire, c’est à mon humble avis ce qui fait capoter le film.
Littérature…
Laurent Scalese et Tim Willocks me passionnent actuellement. J’ai une pile de romans à lire dès que l’écriture du prochain sera terminée: je veux finir de lire le Houellebecq qui pour l’instant m’ennuie profondément (mais je dois être maso), et surtout entamer le Bret Easton Ellis et le Don de Lillo de la rentrée! Ensuite je passerai à Jac Baron, Maxime Gillio, Hervé Jourdain, le nouveau Chattam et le nouveau Thilliez etc… et je reprendrai certains livres que je veux relire pour un autre projet : John Kennedy Toole, Dan Simmons, Don Winslow et Lansdale.

Des conseils à donner à des gens qui aimeraient prendre la plume ?
Des conseils, je crois que j’en ai déjà livré quelques uns, mais à vrai dire ce sont plus des avis que j’ai déduits de mon expérience de débutant.
Je crois qu’il est essentiel de ne pas trop se prendre au sérieux dans le sens où ce que disait Bukowski est vrai:  » un grand écrivain, il y en a un par demi-siècle et ce n’est pas moi ». A moins d’un talent inné, incroyablement précoce, il est peu probable de livrer l’équivalent du Voyage au bout de la nuit ou d’une Saison en enfer: mais ça n’a aucune importance au final!
Ce qu’il faut en revanche privilégier: c’est le travail et le respect du lecteur, et ne pas oublier que ce n’est pas le statut social d’écrivain que l’on doit viser (parce que sinon ce n’est qu’une minable affaire d’ego et le lecteur est oublié dans l’affaire).
Il faut lire, c’est une évidence, et surtout lire de tout: de la blanche comme du thriller, du polar comme du roman épistolaire, historique, de la SF etc… On ne peut pas s’ouvrir au lecteur si l’on est sectaire dans ses choix de lecture. Il est indispensable de lire Rabelais, Sophocle, Corneille ou Euripide, de décortiquer Soljenitsyne, Dostoievski et madame de Sévigné, de se plonger dans l’univers de Maupassant, de Bram Stocker tout en découvrant Cervantes ou Garcia Marquez etc…
Mais il faut aussi être curieux dans le plus de domaines artistiques possibles : en histoire de l’art, en architecture, en cinéma, en BD… Ce n’est pas de la dispersion, c’est un exercice stimulant et tellement enrichissant.
Ah si! Si je dois donner un vrai conseil c’est celui-ci (il m’a beaucoup servi) :
« Nous ne sommes pas des flocons de neige merveilleux et uniques! »Tyler Durden. Fight Club.

Je te laisse le mot de la fin.
Je crois que le mot de la fin ne peut-être que : Merci.
Merci aux lecteurs. Ce n’est pas de la démagogie mais une simple réalité: sans lecteur, un livre ne vit pas, sans lecteur, l’écrivaillon ne progresse pas, ne se démène pas pour écrire un bouquin qui tienne la route. Cette rencontre avec les lecteurs fut l’expérience la plus enrichissante depuis la sortie de mon bouquin. Deux d’entre eux sont même devenus des amis très proches (sacré Nico et sacré David, je leur jette des fleurs!)
Merci aux blogueurs aussi, encore une fois, pour leur honnêteté, leur enthousiasme et la qualité de leurs critiques. Je suis toujours très impressionné en parcourant les blogs (ce que je fais souvent) de lire une telle finesse d’analyse littéraire et cette finesse manque cruellement à mon sens dans la presse classique. (soupir)
Et enfin, merci à la communauté du polar de m’avoir si joyeusement accueilli!
A la différence de la littérature blanche et du milieu de l’édition en général, il y a une vraie communauté et un vrai soutien dans le milieu de la littérature noire. Et tant que des Scalese, des Caillot, des Aubenque, des Mesplède, Bauwen, Thilliez, Gillio et consorts seront là, les nouveaux-venus seront chaleureusement intégrés!
Voila, le mot de la fin est écrit (ça ressemble un peu à un discours de miss Bigorre, mais pour une fois que j’ai l’occasion de m’exprimer à ce sujet, j’allais pô me priver.).
Ah si évidemment, j’oubliais : un grand merci à toi, Samuel, et au plaisir de te rencontrer !

Merci beaucoup Aurélien. Ce fut un immense plaisir.

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